La guerre des décibels
Savez-vous qu’il existe une explication plus technique qu’artistique au fait que vous trouvez un morceau efficace et agréable, et un autre beaucoup moins ? En prévision de prochaines critiques qui illustreront ce phénomène, voici un premier éclairage accompagné d’exemples déjà frappants.
On entend souvent dire que le Japon est à la pointe de l’innovation, en tout cas sur le plan technique. Mais comme toujours, les meilleurs outils peuvent donner des résultats décevants voire désastreux s’ils sont mal employés. Aujourd’hui je vais vous parler du cas désastreux, en abordant un sujet méconnu voire inconnu du grand public et pourtant d’une importance capitale dans le domaine de la production musicale… ainsi que dans la qualité de la musique proposée au public !
Ce sujet est couramment appelé “loudness war” ou “course aux décibels” et sa pierre angulaire est la compression. Un petit préambule s’impose toutefois : il n’est pas question ici de compression de données (zip par exemple) mais de compression dynamique du son. Les deux peuvent être corrélés mais ce n’est pas le cas général, ni le propos ici. Le mot compression renverra donc systématiquement à la compression dynamique. Quant à la problématique générale, elle est très bien résumée par cette vidéo (en anglais mais c’est très visuel).
La compression : ses usages, ses dérives
Avant tout, il convient de préciser ce qu’est que la compression dynamique. Pour faire simple, constatons que sur un même morceau de musique, certains passages ont un volume relativement fort, d’autres un volume plus doux. Et bien le principe de la compression dynamique est de conserver ces variations de volume mais en diminuant leur amplitude : les passages forts sont un peu moins forts, les passages faibles un peu moins faibles, et l’écart entre les passages forts et les passages faibles est ainsi réduit, d’où le terme de compression.
Mais à quoi cela sert-il ? Utilisé avec parcimonie, cela permet entre autres de rééquilibrer certaines parties de la musique, en particulier quand on ne peut pas s’appuyer sur de l’égalisation piste par piste des différents instruments ou des voix. Par exemple, on peut s’en servir pour atténuer une caisse claire trop agressive, faire ressortir une basse un peu timide ou garder au premier plan une voix un peu diluée dans les instruments. Par ailleurs, la compression, en limitant les variations de volume, réduit l’information à stocker quand on enregistre la musique ce qui peut être considérablement avantageux quand on a une bande passante limitée, que ce soit pour du stockage ou de la diffusion, la radio étant un exemple typique.
L’usage de la compression a toutefois un effet pervers. Pour réduire l’amplitude des variations de volume autour d’une moyenne donnée, il faut bien choisir un volume de référence en fonction duquel tous les autres seront augmentés ou réduits pour s’en rapprocher. En particulier, si la compression est appliquée à l’ensemble du morceau de musique, et si on choisit pour niveau de référence le volume maximum du morceau, le niveau minimal va être augmenté autant que nécessaire pour arriver à la diminution d’amplitude voulue, comme on peut le voir dans l’exemple ci-dessous (à gauche l’original, à droite la version compressée avec conservation du volume maximal).

Voilà le nerf de la guerre : grâce à la compression (et quelques techniques similaires), on peut facilement augmenter le volume moyen d’une chanson. Et il faut dire que le procédé est tentant : même si on dénature partiellement la musique originelle en diminuant les nuances de volume, la version compressée s’entendra bien mieux en environnement bruyant, rendant ainsi l’écoute bien plus facile sur les baladeurs (qui n’ont jamais été conçus pour des milieux bruyants), sur un autoradio ou dans un supermarché (la musique dans les magasins n’ayant pas tant pour but de relaxer l’acheteur que de l’empêcher de se concentrer, ce qui pourrait interférer avec sa facilité à consommer).
J’en ai rêvé, Sony (et tous les autres) l’ont fait…
Les exemples les plus frappants sont les remasterisations récentes. Prenons le cas ci-dessous de Endless Rain issu de l’album Blue Blood de X Japan. Le spectre du dessus est celui de l’original de 1989, celui du dessous le remaster de 2007. On peut constater que le volume moyen a augmenté et que la dynamique a diminué. Pire : les pics de volume de l’original sont écrétés. Oh bien sûr on a procédé à un écrétage doux pour que ça ne fasse pas de son affreux à l’écoute mais le son n’en est pas moins dégradé, puisque l’on a perdu des nuances sonores sur les portions les plus fortes du morceau.

Le plus ironique, c’est que d’instinct on penserait plutôt que les remasterisations sont meilleures que les originaux, tant et si bien que les équipes marketing rivalisent de formules abusives voire franchement mensongères nous vantant une qualité préservée, une musique sublimée… ou même dans le cas de la réédition de Blue Blood “la meilleure version à ce jour avec une dynamique sonore inégalée” ! Mais ça aurait pu être pire comme le prouve cet exemple extrème et qui fait franchement peur :
Stooges—Search and Destroy (Raw Power, Columbia Records, 1990)
niveau moyen: -13,99dB, niveau maximum en crête: -1,7dB (le maximum théorique est à 0dB)

Stooges—Search and Destroy (Raw Power, Sony 1997 remaster)
niveau moyen: -2,58dB, niveau maximum en crête: 0dB

On l’a vu, rendre le morceau plus fort se fait au détriment de la dynamique. Si la compression est excessive, la musique n’aura plus vraiment de passages faibles et forts et semblera assez plate et monotone. Cependant, trois facteurs compensent partiellement ce problème. Le premier est l’écoute en milieu bruyant et le plus souvent dans des conditions empêchant une restitution fidèle du son (tant pour des raisons de matériel que de qualité des enregistrements joués). Le second est qu’étant principalement exposés à de la musique fortement compressée, nous y sommes plus ou moins habitués. Enfin le troisième est que nous avons instinctivement tendance à préférer ce qui est plus fort (c’est une illusion auditive classique : monter le volume suffit à faire croire que le morceau a plus de présence, décoiffe plus, est mieux mixé, etc.)
Mais alors est-ce si grave que ça ?
Pourtant la musique (sur)compressée, au delà d’être beaucoup moins expressive que l’original, pose d’autres problèmes : ramenée à un volume d’écoute normal elle manque terriblement de punch et de charisme et si on monte le volume elle devient vite très fatiguante voire douloureuse du fait qu’elle impose tout le temps un fort volume à l’oreille. Et le comble c’est qu’elle n’est pas mieux adaptée pour la diffusion puisque les diffuseurs, radios en tête, utilisent leurs propres compresseurs de toute façon, qui viennent donc ajouter leurs effets destructeurs à la compression dynamique de l’enregistrement studio.
Ceci étant on n’a pas vraiment le choix, vu que les labels et maisons de disques demandent des masters qui sonnent toujours plus fort depuis 20 ans; et si un ingé son refuse ce procédé il se retrouve vite sans travail. En fait, auprès des gros labels les responsables du mastering ont souvent une réputation proportionnelle au volume de leurs masters… et n’allez pas croire que seul Sony pousse le bouchon trop loin : toutes les major (pour ne citer qu’elles) le font, et ce d’autant plus qu’on veut toujours être plus fort que le concurrent. Ce n’est pas pour rien qu’on parle d’une course voire d’une guerre du loudness.
Alors bien sûr, tous les remasters ne sont pas horribles et il ne faut pas s’arrêter pour autant d’écouter de la musique, surtout que certains styles poussent naturellement à la compression (par exemple ceux avec beaucoup de guitares saturées qui peuvent devenir très brouillonnes sinon). Mais il y de quoi s’interroger sur l’avenir de la musique. Par exemple, si les statistiques divergent, toutes les études montrent que la pop internationale a gagné entre 9 et 17dB en 20 ans avec une moyenne autour d’un gain de 12dB, soit un quadruplement du volume sonore moyen ! Et bien évidemment dans le même temps la dynamique des morceaux a baissé d’à peu près autant.
Un phénomène mondial d’accord… mais la J-music dans tout ça ?
Tous ceci amène une question pour le fan que je suis : les études considèrent en général les grand hits internationaux, soit très majoritairement de la musique anglo-américaine. Mais qu’en est-il du Japon et de sa production commerciale ? J’ai donc pris mes outils d’analyse spectrale et, faute de revue exhaustive, j’ai passé au crible bon nombre d’albums de quelques noms un tant soit peu représentatifs de ce que peuvent écouter les fans européens. Rappelons tout d’abord que la musique acoustique tous styles confondus a une dynamique de l’ordre de 15 à 25dB (différence entre le volume le plus faible et le volume le plus fort du morceau, donc) et que la musique classique taquine sans problème les 25-30dB (ce qui permet de rappeler au passage que, à volume d’écoute comparable, la musique classique fait bel et bien beaucoup plus de bruit que la pop… mais seulement par moments !). Quand je fais une moyenne rapide de ma discothèque J-music personnelle je tombe sur une dynamique de l’ordre de 7-8dB maximum, ce qui est tout à fait conforme à la moyenne de la musique commerciale à échelle mondiale, tout en sachant qu’en concert la même musique aura une dynamique bien supérieure. Pour autant je trouve ça assez terrifiant, d’autant plus que ça ne fait qu’évoluer vers toujours plus d’excès. A titre d’exemples :
Ayumi Hamasaki
La dynamique moyenne des albums originaux tourne autour d’un petit 7dB. Elle a toutefois été réduite de près de 2dB entre A Song For XX et Guilty.
Namie Amuro
Depuis son passage de la J-pop au J-RnB, sa musique a vu sa dynamique moyenne passer d’un petit 10dB à un gros 6dB les jours de bonne humeur. Mais qu’on se rassure, le volume moyen a été augmenté de moitié pour compenser !
Every Little Thing
Si on omet les pistes acoustiques qui sont moins compressées, le groupe est passé d’environ 11dB de dynamique à la moitié en 10ans de carrière…
L’Arc~en~Ciel, Gackt, The Brilliant Green
La dynamique est de l’ordre de 6-7dB est reste globalement inchangée sur toutes leurs discographies respectives.
capsule
A peine plus de 3dB de dynamique en moyenne !
KOKIA
Jusqu’à Remember Me on tournait autour de 13dB de dynamique et puis ça a chuté de moitié… mais ça remonte un peu depuis sa séparation d’avec Victor.
Plus fort, toujours plus fort
Et puis je vous ai gardé le pire pour la fin : un des effets les plus atroces de cette course à la musique la plus forte survient si on dépasse le niveau maximal théorique. A ce stade non seulement il y a écrétage mais le son va saturer indépendamment du matériel d’écoute. Ca a l’air stupide comme idée, mais comme ça permet d’être plus fort que tous les autres, il y en a pour le faire. Les rappeurs tendance west-coast commerciale sont parmi les meilleurs clients comme le démontre NITRO MICROPHONE UNDERGROUND dont la plupart des pistes a des pics de volume un bon décibel au dessus des 0dB de référence ! Mais sans aller vers de tels excès on peut retrouver de la saturation ailleurs. Par exemple Memorial Address d’Ayu sature ponctuellement. Oh, ça sature à peine… mais ça sature quand même !
Alors que dire en conclusion sinon rappeler que la compression dynamique n’est qu’un outil bien pratique, que la course aux décibels n’est qu’une perversion de cet outil et que, hélàs, le Japon n’est absolument pas épargné ! S’en offusquer ne sert pas forcément à grand chose même si de nombreux acteurs du domaine musical font entendre leur colère envers ce phénomène. Pour autant, il me parait important d’en être conscient. En particulier, ça oblige à relativiser le “plus c’est récent meilleur est le son”, et ça explique pourquoi il arrive qu’on trouve que tel ou tel morceau reste désespérément sans relief même en montant le volume et même sur du bon matériel alors qu’on a ce sentiment frustrant que ça doit tout déchirer en live. Et puis un petit secret : ce phénomène explique aussi bien souvent pourquoi, indépendamment de ses goûts personnels, un rédacteur de mimu décide de comparer une chanson à une limande liposucée…
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Article extrêmement intéressant et très facile d’accès pour une biquette en technique comme moi.
Effectivement rien en sert de se révolter et de s’en offusquer mais pour relativiser les choses rien de tel que la technique sans appel !
Bref, merci beaucoup, je me coucherai moins bête ce soir !
France 2 en avait parlé, il y a un mois ou deux. ils mettaient aussi en lumière le recours systématique à la compression qui n’est recommandée pour l’ouie, surtout miatenant avec l’utilisation intensive des mp3 et autres balladeurs.
Les graphiques se passent de commentaires
Intéressant comme article.. Ca explique pourquoi la version réarrangée de Depend on You (d’Ayumi Hamasaki) manque de relief comparé à la version originale!
En tout cas, c’est bien stupide de croire que ça donne un meilleur son. Vive les vieilles techniques, n’est-ce pas?
@yumenokatachi: C’est probable mais n’ayant pas la version réarrangée (et ne me fiant en aucun cas à ce qui traine sur le web pour des raisons de qualité), je ne peux pas me prononcer. Par contre, à moins que tu aies vérifié, je me retiendrai d’une conclusion peut-être partiellement erronée car simpliste.
Ce que je veux dire c’est que l’original est déjà très compressé (si si, vraiment beaucoup) donc je ne suis pas sûr que ce soit LE facteur déterminant entre les deux versions (il y a d’autres façons de massacrer un mix
Quant au “c’était mieux a~~avant” cher à notre Francis national, je suis totalement d’accord tant qu’on parle de bonnes pratiques. Faut pas se leurrer : le matos moderne est vachement mieux tant qu’on ne détourne pas son utilisation !
La compression peut-être une très bonne chose lorsqu’elle est activable et non subie.
Ca ne me dérange pas d’avoir une perte de dynamisme dans plein de cas (walkman, radio dans la voiture, musique de fond) et l’harmonisation du volume qui va avec.
En ce qui concerne la musique classique, je ne pense pas être le seul à avoir écouter ce genre musical avec la main sur le bouton de volume pour “équilibrer” les moments forts et faibles. C’est finalement quelque chose de plutôt naturel.
Par contre, l’utilisation qui en est faite pour la publicité à la télé me révolte. J’en ai vraiment marre de devoir baisser le son à chaque fois tellement la différence est importante.
Ok, je m’abstiendrais de conclusion hative la prochaine fois ^^
Merci pour cet article vraiment intéressant. N’y connaissant pas grand chose dans ce domaine, je parviens quand même à comprendre l’ensemble =) Cela me donne quelques éléments de plus dans la compréhension de la musique
Moi aussi j’ai appris des choses. Le problème quand je réagis pas juste après la lecture de l’article, c’est que je me souviens plus les remarques que je me suis fait ^^” Mais je retiens quand même que :
“Dénaturer”
“Toujours plus”
…décidément rien n’échappe à la nature humaine.
“Par contre, l’utilisation qui en est faite pour la publicité à la télé me révolte. J’en ai vraiment marre de devoir baisser le son à chaque fois tellement la différence est importante.”
Mais comme je suis d’accord avec toi ! C’est un fléau !
Comme les précédents commentaires, je trouve ce billet extrement intéressant. Prendre conscience de ce phénomène est important étant donné que la musique est présente au quotidient.
C’est d’ailleurs grace à ce billet que j’ai pu apprendre tout ça, merci.
Commentaire en retard, mais article très intéressant ma foi. L’exemple des Stooges est vraiment impressionnant.
D’ailleurs en ce moment, le dernier album de Metallica crée la polémique à cause de ses saturations très désagréables. C’est vraiment n’importe quoi cette surenchère.
C’est pourtant une des règles premières des ingé-son : “aérez vos mix”, “faites respirer vos morceaux”…
Mais bon, comme tu le mentionnes, ce n’est pas eux qui dirigent les opérations… =/